Critiques de théâtre, opéras, concerts (Marseille et région PACA), en ligne sur ce blog puis publiées dans la presse : CLASSIQUE NEWS (en ligne), AUTRE SUD (revue littéraire), LA REVUE MARSEILLAISE DU THÉÂTRE (en ligne).
B.P. a été chroniqueur au Provençal ("L'humeur de Benito Pelegrín"), La Marseillaise, L'Éveil-Hebdo, au Pavé de Marseille, a collaboré au mensuel LE RAVI, à
RUE DES CONSULS (revue diplomatique) et à L'OFFICIEL DES LOISIRS. Emission à RADIO DIALOGUE : "Le Blog-notes de Benito".
Ci-dessous : liens vers les sites internet de certains de ces supports.

L'auteur

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Agrégé,Docteur d'Etat,Professeur émérite des Universités,écrivain,traducteur,journaliste DERNIÈRES ŒUVRES DEPUIS 2000: THÉÂTRE: LA VIE EST UN SONGE,d'après Caldéron, en vers,théâtre Gyptis, Marseille, 1999, 2000; autre production Strasbourg, 2003 SORTIE DES ARTISTES, Marseille, février 2001, théâtre de Lenche, décembre 2001. // LIVRES DEPUIS 2000 : LA VIE EST UN SONGE, d'après Calderón, introduction, adaptation en vers de B. Pelegrín, Autres Temps, 2000,128 pages. FIGURATIONS DE L'INFINI. L'âge baroque européen, Paris, 2000, le Seuil, 456 pages, Grand Prix de la Prose et de l'essai 2001. ÉCRIRE,DÉCRIRE L'AMÉRIQUE. Alejo Carpentier, Paris, 2003, Ellipses; 200 pages. BALTASAR GRACIÁN : Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés et traduits par B. Pelegrín, le Seuil, 2005, 940 pages (Prix Janin 2006 de l'Académie française). D'UN TEMPS D'INCERTITUDE, Sulliver,320 pages, janvier 2008. LE CRITICON, roman de B. Gracián, présenté et traduit par B. Pelegrín, le Seuil, 2008, 496 p. MARSEILLE, QUART NORD, Sulliver, 2009, 278 p. ART ET FIGURES DU SUCCÈS (B. G.), Point, 2012, 214 p. COLOMBA, livret d'opéra,musique J. C. Petit, création mondiale, Marseille, mars 2014.

mercredi, février 21, 2018

MUSIQUE D'HIER POUR AUJOURD'HUI


Enregistrement 1/2/2018, passage, semaine du 19/2/18
RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)
« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 304
lundi : 18h15 ;  mercredi : 20 h ; samedi : 17h30
Semaine 8

Voici un disque plein de charme. Il n’est pas exactement nouveau, il a un an,  mais, s’agissant de musique du Moyen-Âge, pour être exact, du XIIIe siècle, il n’est pas d’actualité brûlante et, par ailleurs, étant consacré à Louis IX, autrement dit saint Louis, on peut, sans plaisanter, dire qu’il défie l’éternité. Il s’agit donc de Saint Louis - Chroniques et musiques du XIIIe siècle, par l’Ensemble Vocal de Notre-Dame de Paris sous la direction de Sylvain Dieudonné, édité par la Maîtrise Notre-Dame de Paris, 2016.
Tout le monde a dans l’œil une image de Notre-Dame, l’un des plus anciens emblèmes de Paris. Or, Sylvain Dieudonné, avec son Ensemble Vocal de Notre-Dame et leurs remarquables enregistrements, semble, patiemment et passionnément, brosser pour nos oreilles le paysage musical médiéval autour de la cathédrale. En effet, alors même qu’en 1163 on posait les premières pierres de l’immense édifice, construit en deux siècles, naissait parallèlement ce qu’on appellera l’École musicale de Notre-Dame de Paris et ses complexes polyphonies de voix multiples tressées, entrecroisées, dans lesquelles il n’est pas interdit de voir une image sonore des croisées d’ogive de l’architecture même de ce style gothique en ses débuts, qui évoluera jusqu’à l’efflorescence de son plus virtuose achèvement du gothique flamboyant. Après une riche exploration du thème marial pour le jubilé de Notre-Dame, qui célébrait ses 850 ans en 2013, ce disque est construit autour de la figure de Louis IX, autrement dit, saint Louis.
Le roi naquit en 1214 et mourut à Tunis en 1270 lors de sa seconde croisade, la huitième pour l'Histoire. Élevé très rigoureusement par sa mère, la très pieuse Blanche de Castille, Louis en hérita la piété, fit construire églises, abbayes et hospices, mais aussi le collège de la Sorbonne, qui aura une grande influence culturelle. De manière assez rocambolesque, il réussit à acheter à des Byzantins en mal d’argent, des supposées reliques de la Passion qui étaient à Constantinople et que les Vénitiens comptaient acquérir, la Couronne d’épines, un bout de la vraie Croix, l’éponge. Pour les avoir à disposition, mais habile politique pour asseoir son pouvoir royal sur le divin, il fait construire la magnifique Sainte-Chapelle, un véritable reliquaire de pierre, en 1242. Il fut un grand réformateur, notamment de la justice (on le représente populairement la rendant sous un chêne) mais il réglementa aussi des lieux de prostitution, les bordels tenus par des laïcs ou des religieux. Connu pour sa religiosité, il tenta même de convertir à la foi chrétienne des princes mongols lors de l’une de ses croisades, pensant se les rallier pour combattre les sarrasins.  Cependant, il persécuta les juifs tout en les protégeant dans certains cas, et fut impitoyable contre les derniers cathares de Languedoc : après la prise de Montségur en 1244, deux-cent-vingt hommes et femmes qui refusèrent d’abjurer leur foi furent condamnés sur le même bûcher, sur le fameux Prats dels cremats. Il fut canonisé très vite, en 1297. Mais écoutons d’abord cet extrait parlé sur la naissance et le baptême de saint Louis :
1) PLAGE 2
C’est un très bref récit tiré du Livre des saintes paroles et des bons faiz de nostre saint roy Looÿs, appelé aujourd’hui la Vie de saint Louis, rédigé par Jean, Sire de Joinville qui fut un de ses proches compagnons de la septième croisade. On trouve aussi un extrait de la Grande chronique de France anonyme et de Vie et miracles de Saint Louis de Guillaume de Saint-Pathus. C’est l’un des plaisirs de ce disque que ces courts récits en ancien français à l’accent reconstitué, qui ponctuent ce panorama, les grandes étapes de la vie de Louis IX, de sa naissance à sa mort, en passant par son éducation, son couronnement, son mariage, la vie à la cour, sa dévotion mariale, ses deux croisades malheureuses jusqu’à sa mort puis, sa mémoire et le culte de saint Louis. C’est le prétexte historique à ce vaste paysage, à ce voyage musical et poétique dans son temps.
    Voici un autre exemple, une chanson mariale, ‘on doit honorer la Mère de Dieu’ :
2) PLAGE 6 
Charme aussi de ces instruments anciens : une vièle médiévale à archet, des flûtes, un cornet, une harpe gothique et des percussions, musique nappée souvent de cordes. On goûte aussi le mélange d’œuvres profanes et de pièces qu’on dirait aujourd’hui purement religieuses, notion de pureté contemporaine, anachronique, mais qui n’existait pas en ce temps-là, la même musique pouvant avoir de pieuses paroles pour l’intérieur de l’église, et aussi un texte parfaitement laïque, plus que profane, même libertin, pour l’extérieur, tant religion et vie courante étaient mêlées. Ce n’est que la distance et l’indifférence aujourd’hui au religieux qui lui donne une sacralité respectueuse autant que distante. Écoutons cette chanson d’amour :
3) PLAGE 13
Précédée de quelques lignes de Joinville sur la mort du roi à Tunis, la chanson de croisade est un long poème épique en strophes de dix vers heptasyllabiques, de sept pieds, avec deux rimes embrassées uniformes par laisse (strophes), sur laquelle nous quittons ce disque si élaboré et si captivant :
4) PLAGE 24  
  Saint Louis - Chroniques et musiques du XIIIe siècle, par l’Ensemble Vocal de Notre-Dame de Paris sous la direction de Sylvain Dieudonné, édité par la Maîtrise Notre-Dame de Paris,





IMAGES MUETTES, VOIX PARLANTES

Les Voix Animées ont le plaisir d'être invitées
dans le cadre du festival 
« Grandes Musiques pour Petites Oreilles »
organisé par l'Ensemble Télémaque !

Ce week-end, à Marseille,
ne manquez pas les 
deux représentations
du CINÉ-CONCERT
 « Charlot, Octave & Bobine »

***
Samedi 24 février à 16h30
Cinéma l'Alhambra

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Dimanche 25 février à 16h30
Château de la Buzine
Prochains concerts des Voix Animées du 6 au 8 avril 2018,
pour la venue à Toulon de L’Hermione, frégate de la liberté.
En partenariat avec le Conservatoire Toulon Provence Méditerranée.


***
Toutes les infos sur : www.lesvoixanimees.com
CINÉ-CONCERT « CHARLOT, OCTAVE & BOBINE »
4 voix a cappella
Musique & Cinéma
Sur la toile, l'inoubliable Charlot, figure incontournable de l'histoire du cinéma ! Au pied de l'écran, sur des musiques de Bach à Verdi, des frères Jacques à Charles Chaplin..., Les Voix Animées accompagnent en direct, a cappella, les acrobaties du génial petit bonhomme : une véritable performance vocale, rythmée, et drôlement virtuose !
« Charlot, Octave & Bobine », un spectacle étourdissant, poétique et ludique, qui invite le jeune public à voyager au début du XXe siècle, à prendre conscience qu'au temps du cinéma muet, les films étaient accompagnés en direct par des musiciens... et à (re)découvrir de nombreux thèmes essentiels de notre patrimoine musical !

* La musique :
Mélodies, ritournelles, onomatopées, bruitages... Les Voix Animées habillent et ornementent en direct deux courts métrages burlesques de Chaplin. Plus qu’un accompagnement sonore et musical, le pari de ce spectacle est de faire cohabiter simultanément deux formes de création et de donner à voir les films bien sûr, mais aussi les artisans de leur « bande son » jouée en direct. Ce spectacle, où les chanteurs bruitistes et l’inoubliable Charlot prennent tour à tour le devant de la scène, réunit musique et cinéma en un ballet d’ombres et de lumières.
Musiques de Bach, Brahms, Verdi, Chaplin, Scott Joplin, Les Frères Jacques...

* Les films :
CHARLOT S’ÉVADE (THE ADVENTURER) - USA - 26 MIN.
Avec Charles Chaplin, Edna Purviance

CHARLOT POLICEMAN (EASY STREET) - USA - 26 MIN.
Avec Charles Chaplin, Edna Purviance


Samedi 24 février à 16h30
Cinéma l'Alhambra 2 rue du Cinéma, 13006 Marseille

Dimanche 25 février à 16h30
Château de la Buzine 56 Traverse de la Buzine, 13011 Marseille

Informations / réservations :
 04 91 43 10 46 info@ensemble-telemaque.com
www.ensemble-telemaque.com

lundi, février 19, 2018

RÉGLÉ COMME DU PAPIER À MUSIQUE…


IL BARBIERE DI SIVIGLIA
Opéra-bouffe en deux actes
de Gioacchino Rossini
Livret de Cesare Sterbini
d’après
Le Barbier de Séville de Beaumarchais
Opéra de Marseille, 13 février 2018
L’œuvre
L’Opéra de Marseille présentait ce désormais célèbre ‘Barbier de Séville’ de Rossini les 6, 9, 11, 13 et 15 février, une nouvelle production dans la mise en scène de Laurent Pelly.

C’est une histoire espagnole imaginée par un Français, immortalisée par un Italien en 1816 : Le Barbier de Séville ou La Précaution inutile, écrit par Beaumarchais en 1775, s’inspire de Molière et son École des femmes, qui s’inspire du théâtre espagnol. C’est une pièce prérévolutionnaire. Figaro, même s’il n’est pas encore le rival plébéien du Comte comme dans le futur Mariage de Figaro mais seulement son valet complice, a déjà une importance et une joyeuse impertinence qui lui donnent le premier rôle, le rôle-titre, joli renversement de la hiérarchie sociale : le valet passe devant le maître, le roturier devant le noble.

La précaution inutile, ‘l’inutile precauzione’, des sous-titres, c’est celle du tyrannique patriarche, battue en brèche par l’obstination amoureuse du Comte Almaviva, les ruses de Figaro, le triomphe enfin de Rosine sur le barbon jaloux qui la cloître et la convoite : c’est  le complot des jeunes, la révolte surtout de la femme contre la loi patriarcale des vieillards détenteurs du pouvoir, révolution des femmes ratée en 1789, frustrées du suffrage universel, et même aujourd’hui pas entièrement aboutie pour ce qui est de l’égalité et de la parité.

Beaumarchais, de retour d’Espagne, en avait fait d’abord une sorte de tonadilla, petite œuvre lyrique espagnole typique, parlée, chantée, dansée, le pendant musical de l’univers joyeux des tapisseries de Goya. L’échec de son espagnolade amena Beaumarchais à en faire la comédie de Figaro qui se mit en quatre (quatre actes et non cinq, échec de la première mouture) pour plaire.
Le célèbre compositeur Giovanni Paisiello en avait déjà tiré un célèbre opéra, Il barbiere di Siviglia en 1782 ; on l’estimait indépassable. Le jeune Rossini s’attaque à gros en défiant ce succès : on le lui fait payer lors de la première en 1816, un échec comme la première version de Beaumarchais. Une cabale s’était liguée contre lui, des incidents fâcheux jalonnèrent la représentation : Manuel García, qui, en bon Espagnol s’accompagnait à la guitare pour la sérénade ou, plutôt, l’aubade du Comte Almaviva pour éveiller Rosine, cassa une corde ; la basse jouant Basile se cassa le nez, du moins saigna d’une chute ; un chat traversa malencontreusement la scène, faisant miauler la salle de rire.

Mais vite, la vivacité, l’inventivité, la virtuosité vertigineuse de cet opéra, son rythme crépitant, pétillant de cadences espagnoles soufflées ou écrites par le grand chanteur et compositeur Manuel García, père des fameuses Malibran et Pauline Viardot, dont on a lieu de croire qu’il participa à cette œuvre rapide (quinze jours), l’imposèrent sans conteste comme le chef-d’œuvre de l’opéra-bouffe.
Réalisation et interprétation
         La brillante réalisation de Laurent Pelly déréalise le lieu et temps de l’action et il n’est pas sûr qu’un enfant ou un « primo arrivant » à l’opéra, qui découvre l’œuvre, en découvre vraiment le sujet, assujetti à un tel décor imposant, dans son minimalisme presque abstrait, sa maximaliste et écrasante présence : immense feuillet d’une partition, feuille mollement recourbée sur un bord avec des nonchalances d’aile ou de voile prête à l’envol, pour le vol, l’évasion, la fugue, la fuite de l’oiselle en cage, annoncée déjà par le volatile billet doux lancé de la fenêtre. Les lignes de portée seront les grilles, grillages de la prison de Rosine, musique visuelle qui enserre, enferme, fixe en noir sur blanc, à l’inverse d’une musique qui libère, comme le message, déguisé en air prophétique de l’inutile precauzione, feuille au vent lancée comme un SOS par Rosine, et qu’elle chantera dans sa contrainte et libératoire leçon de chant, champ libre du désir, mise en abîme subtile de la feuille dans le feuillet, du texte dans le texte, de la musique pour les yeux dans la musique pour l’oreille.

Saisissante beauté qui capte l’œil de ce décor de partitions, enroulées, déroulées, en courbes mélodiques, de Pelly. Mais ce ne serait qu’un dire la musique sans la faire (musiciens de l’aubade en blanc et noir telles des notes, amusante trouvaille des pupitres au lieu de fusils brandis par les gardes civiles) n’était-ce que tout, de son travail, au-delà de ce décoratif visuel, est subordonné au rythme musical, mouvements synchrones des personnages, chorégraphies des ensembles : on voit et entend la musique, matérialisée graphiquement quand Figaro transcrit ou dicte la mélodie de l’aubade du Comte.

Dans ce décor et cette mise en scène totale de Pelly, réglée, ou corsetée, au millimètre près, ses costumes noirs sur fond blanc, ou rayés, sont d’un bel effet chromatique. Ils servent au mieux l’esthétique mais pas forcément l’éthique de l’anecdote, de l’intrigue, qu’on ne peut tout de même pas évacuer : que Rosine enlève rageusement sa robe bouffante pour rester en bluffante nuisette après avoir passé le reste du temps en collant et débardeur sportif, n’est guère vraisemblable comme minimum de rempart de la pudeur chez une jeune fille dont un comte demande la main, même si la puritaine Espagne et la stricte Séville en matière d’éducation des femmes sont complètement gommées ici. Sa tenue moderne et sportive, ses agressifs mouvements de karaté, rendent bien invraisemblable qu’une telle pugnace jeune femme d’aujourd’hui se soit laissée enfermer de telle sorte par un faible vieillard. Figaro, dont j’ai montré ailleurs, autrefois, que c’est le pícaro (l’italien garde logiquement l’accent espagnol) le serviteur jeune d’abord de divers maîtres et qui réussit, par son intelligence, un parcours de vie et parvient socialement (son air d’entrée le déclare), n’arbore pas les signes ostensibles de sa respectabilité et notoriété avec sa tenue de rocker tatoué. Ses descentes des cintres tel un dieu dans une machinerie baroque, affaiblissent, par leur magie surnaturelle, le pouvoir de son esprit, de sa ruse, de ses stratagèmes de simple mortel, victoire de l’homme de l’époque des Lumières lui-même sur toute transcendance.

Mais on reste ébloui par la beauté et la précision de l’ensemble et un jeu d’acteurs admirable eu égard à la difficulté de cette musique de haute virtuosité à chanter ne serait-ce que sur les plans ondulés du cornet de la partition-décor. Rien n’est laissé au hasard, donc, des musiciens débandés de l’aubade, ressaisis par le vrai chef élégant Mikhaël Piccone en Fiorello, de l’officier plein d’autorité de Michel Vaissière à cet Ambrogio plaisamment ahuri de Jean-Luc Epitalon. Le timbre riche, la voix ample d’Annunziata Vestri, son art de conduire sa belle voix, font de Berta une grande âme trahie par l’injustice de la vie. Mal fagoté, hirsute, Mirco Palazzi est un Basile grand teint par la voix, de l’insinuation à la canonnade de la rumeur devenue publique clameur. Remplacé dans d’autres représentations par Pablo Ruiz, l’espagnol Carlos Chausson, victime encore d’un refroidissement dont il surmonte magistralement les effets, est un vertigineux Bartolo de volubilité, expressif autant dans son jeu que dans son chant. Avec souvent de jolies nuances et des variations pleines de goût, de l’agilité dans le médium, en Almaviva, Philippe Talbot accuse des limites dans l’aigu et sa voix mixte appuyée perd un peu de timbre pour la projection.  L’air , généralement coupé (repris pour la Cenerentola) qu’on lui inflige à la fin, est inutile à l’action, impitoyablement long, rhétorique, et éprouvant. 
Que dire encore de Stéphanie d’Oustrac que je n’aie déjà dit ? Du baroque à Poulenc, chaque rôle qu’elle interprète semble définitif, tant vocalement que scéniquement. Fort heureusement, par rapport me semble-t-il à sa consœur du Théâtre des Champs- Élysées, elle baisse un peu le ton de sa combattivité qui rendrait bien improbable sa captivité par un barbon, pour demeurer dans le registre plus vraisemblable et touchant d’une gamine soumise malgré elle à la chape de plomb patriarcale, parfois apeurée, plaintive, victime (et en jouant) mais jamais soumise ni résignée. Tout semble naturel, aisé, même dans les véloces vocalises rossiniennes dont elle semble se jouer. La leçon de chant est une vraie leçon : elle chante ce qui en relève en élève appliquée mais apparemment maladroite, réservant la virtuosité à celle qu’exige ses furtifs apartés avec le faux professeur.

Et Florian Sempey ? Il descend du ciel par le droit arbitraire du metteur en scène : il devrait y remonter, métaphoriquement, par les droits que lui en donnent sa maîtrise et la conquête de ce rôle qu’il fait tellement sien qu’on le dirait écrit pour lui. Timbre, couleur, agilité, contrôle de la voix, art de la colorature : il a tout, superlativement, une vitesse d’émission vertigineuse dans le redoutable zapateado de la strette de son air d’entrée, le boléro de son air sur sa boutique, toujours exact. Ajoutons une féconde faconde d’acteur qui ne le cède en rien à celle du chanteur et sans doute faut-il rendre encore un hommage au metteur en scène de traiter Figaro non seulement comme le moteur central de la pièce mais, à la façon du gracioso, le valet comique de la comedia baroque espagnole, il fait le lien entre la scène et la salle qu’il prend à témoin, soulignant, neutralisant donc, par une palette de mimiques diverses, les incongruités de l’action, comme celle des amants s’attardant à se dire des mamours quand l’action est à l’urgence de la fuite.
On admirera encore comment Pelly se tire et se joue des redoutables répétitions de phrases de ce type d’ouvrage : les personnages semblent parfois, plus que s’en passer le relais, se les prendre les uns de la bouche des autres.

À la tête de l’Orchestre et du chœur (Emmanuel Trenque) de l’Opéra de Marseille, Roberto Rizzi Brignoli, donne à l’ouverture une entrée lente, un peu majestueuse, qui nous rappelle bien son origine dramatique (réemploi de celle d’Elisabetta, Regina d’Inghilterra), mais c’est pour mieux construire son crescendo et nous ménager ces mélodieux vacarmes de charme qui font l’une des signatures humoristiques de Rossini. Étourdissant.

Opéra de Marseille
Il barbieri du Seviglia,  
de Rossini
 6, 9, 11, 13 et 15 février
Direction musicale :  Roberto RIZZI BRIGNOLI
Assistant direction musicale : Nicolas CHESNEAU
 Mise en scène, décors, costumes :  Laurent PELLY
Assistant mise en scène :  Paul HIGGINS
 Scénographe associé : Cléo LAIGRET
Costumier associé : Jean-Jacques DELMOTTE
Lumières : Joël l ADAM / Reprise par Gilles BOTTACCHI
DISTRIBUTION
Rosina :  Stéphanie D’OUSTRAC ;  Berta :  Annunziata VESTRI
Comte Almaviva : Philippe TALBOT ;  Figaro : Florian SEMPEY ; Bartolo :  Carlos CHAUSSON ; Basilio : Mirco PALAZZI; Fiorello Mikhaël PICCONE ; Officier : Michel VAISSIÈRE ; Ambroggio :  Jean-Luc ÉPITALON
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille 
 Coproduction Opéra de Marseille, Théâtre des Champs-Élysées, Opéra National de Bordeaux, Théâtres de la Ville de Luxembourg.

Photos Christian Dresse :
1. Pas de deux (Sempey, Talbot) ;
2. Sempey, d'Oustrac ;
3. Figaro descend du ciel ;
4. La musique n'adoucit pas les mœurs ; 
5. Monsieur "Vacarmini";
6. Leçon de musique ;
7. Chorégraphie des ensembles ;
8. Rosine en nuisette ente Figaro et le comte.

 



LES ROSSIGNOLS DE LA SOMME


Enregistrement 25/2/2018, passage, semaine du 12/2/18

RADIO DIALOGUE RCF (Marseille : 89.9 FM, Aubagne ; Aix-Étang de Berre : 101.9)

« LE BLOG-NOTE DE BENITO » N° 303

lundi : 18h45 ; MERCREDI : 20H ; samedi : 17h30

Semaine 7


Les musiciens & la Grande Guerre vol XXV Le Sacrifice, CD, Hortus
Commencée en 2014, pour la commémoration du centenaire, la collection des éditions Hortus, Les musiciens & la Grande Guerre, Grande (et chaque fois je m’indigne, je me demande, comment une guerre peut être grande, sinon par la grandeur, disons l’immensité du désastre), bref, cette collection en est à son vingt-cinquième CD. Cette année 2018 en verra la fin avec la célébration de l’Armistice du 11 novembre 1918 qui mit fin à l’horreur de ce conflit mondial. Ce cataclysme monstrueux fit dire à Valéry, « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. », pour engloutir, comme périrent les civilisations antiques, nos cultures se croyant arrivées au plus haut point de civilisation, qui sombra dans la barbarie.
Pourtant, en nous secouant chaque fois de ce rappel, ces impeccables CD dans leur sobre et belle jaquette grise, mais implacables par l’évocation de l’horreur, en explorant le rapport entre la musique et cette convulsion qui ébranla les fondements de la société de son temps à une échelle jamais connue jusque-là, c’est, finalement, un message d’espoir, par l’art, par la musique, qui se dégage à leur écoute. Ce véritable monument qu’auront dressé ces éditions Hortus à tous ces compositeurs, ces musiciens morts ou blessés, ou restés vivants mais blessés mortellement en leur âme, nous prouve que rien n’est jamais entièrement perdu pour les hommes de bonne volonté qui, même dans le désespoir le plus absolu, misent sur la musique, la quintessence fraternelle et communicable de l’art : l’humanisme contre la barbarie.  
Sacrifice, à juste titre, est le titre de ce vingt-cinquième recueil qui se recueille sur ceux que l’on nomma les « Rossignols perdus de la Somme », les compositeurs sacrifiés dans la bataille.  À quatre exceptions près, ils sont tous anglo-saxons, de Grande-Bretagne ou d’Australie. Pour la plupart, ils sont très jeunes et morts injustement dans cette bataille de la Somme. Chiffres terrifiants qui font froid dans le dos : une dizaine de kilomètres gagnés par les Alliés et le prix en fut 420 000 Britanniques tombés (60 000 le premier jour !), 200 000 Français, et 500 000 Allemands,je les donne ici en chiffres car leur transcription en lettres (cinq-cents milles, vingt milles, etc) semble en atténuer l'horreur numérique.
Pour exorciser la froideur impitoyable des chiffres, écoutons le ténor Andrew Goodwin chanter avec émotion cette bouleversante chanson de George Wilkinson, tué en juillet 1916, son corps ne fut jamais retrouvé. Il chante le lieu champêtre qu’il hante pour rester sur les traces de la jolie Suzette aimée. L’amour contre la mort :
1) PLAGE 3
Le CD ouvre, symboliquement, par la « Marche Funèbre » de Saul, oratorio de Haendel, connue de tous les Britanniques : elle était jouée à chaque enterrement, notes graves et profondes, dont on imagine l’effet qu’elles pouvaient produire égrenées au quotidien, à moins qu’elles ne fussent neutralisées justement par leur morne répétition journalière : le deuil comme quotidien… 
Deux compositeurs allemands figurent au programme : Walter Braunfels, avec le prélude de son opéra Die Vögel (‘Les Oiseaux’) dans un arrangement pour cordes et accordéon (qui sera créé en 1920) et l'adagio de la Sonate de Guerre de Botho Sigwart. Du compositeur français Jacques Ibert, intégré aux services sanitaires, on trouve un Noël en Picardie aux notes lancinantes, une marche en avant inexorable comme une fatalité. Reynaldo Hahn, Vénézuélien naturalisé français, ami intime de Proust, s’était engagé, mais, parlant plusieurs langues, il échappa aux tranchées pour servir dans l’État-major. Sa mélodie, À Chloris, chantée avec de touchantes nuances par le même ténor Andrew Goodwin, exprime encore l’amour plus fort que la mort, sans doute le rêve de vie de tant de ces jeunes hommes tombés dans la fleur de leur jeunesse.
En effet, pour ajouter à la révolte que nous inspire ce massacre, on nous révèle que ces musiciens et les poètes qui servirent et périrent sur la Somme, étaient de jeunes volontaires engagés en bloc : ils faisaient partie pour la plupart à des Pals battalions, ‘Bataillons de copains’ d’une même usine, d’une une même entreprise, enrôlés dans l’enthousiasme de bandes joyeuses, inconscientes de l’enjeu ; le fameux collège d’Eton, qui donna tant de musiciens, perdit à lui seul 1000 de ses étudiants. Ainsi, le néo-zélandais Willie Braithwaite Manson, fut fauché par un obus le jour même de son anniversaire, à vingt ans. Nous écoutons un extrait de sa chanson, When I came at last to Ludlow qui apparaît terrible rétrospectivement, puisqu’il est question de deux amis retrouvés, mais l’un enterré, l’autre gisant en prison :
2) PLAGE 4
Ce disque privilégie la voix, l’instrument par essence humain et le rend plus déchirant avec deux récitations de deux textes , l’un en anglais, par le ténor Andrew Goodwin et, en français, par Christine Benoist.  On chante la vie en déplorant l’absurdité de la mort :
« Death is so blind and dumb, death does not understand », ‘la Mort est si aveugle, si muette, la mort ne comprend pas », écrit dans un poème John Masefield, mis en musique par Ivor Gurney qui, sans mourir physiquement, finit ses jours dans un asile psychiatrique.
L'interprétation de l'ensemble de musiciens The Flowers of War, dirigés par le violoniste australien Christopher Latham, est d’une grande beauté. 
On regrettera que les textes anglais des poètes ne soient pas traduits.
Nous nous quittons sur la dernière pièce, sur des paroles traditionnelles, la retraite au clairon pour ténor, cordes et accordéon.
4) PLAGE 20
Les musiciens & la Grande Guerre vol. XXV Le Sacrifice, CD, Hortus, The Flowers of War, de Christopher Latham, enregistré sur le vif dans des églises où eurent lieu des commémorations.



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